Wednesday, 10 May 2017

Georges Lucaks, "La théorie du roman"

- Traduit de l’allemand par Jean Clairevoye – Editions Gonthier, 1979



Lu du 27 mars au 5 mai 2017

Mon vote :

J’ai essayé de me rappeler, en lisant La théorie du roman de Georges Lukacs, si ce livre était inclus parmi  ceux qu’il fallait étudier à l’université et si oui, pourquoi je ne l’ai jamais lu. Peut-être le motif est, tout simplement, parce qu’il faisait partie de ces fameuses lectures obligatoires que je m’obstinais à ne pas lire comme un proteste silencieux (on était dans les années ’80, la pire période du socialisme roumain), contre tout ce qui avait trait à l’idéologie communiste. En tout cas, je suis restée avec des séquelles et préjugés même trente ans après car, tout au long de cette lecture, les implications marxistes du petit ouvrage ont ombragé pour moi, presque irrémédiablement, son incontestable importance philosophique et littéraire. Voilà pourquoi mes notes de lecture manquent un peu d’enthousiasme, même si, au froid, je dois accepter  sa valeur.

Il semble que les critiques à l’intérieur du Parti communiste dont il faisait partie et qui considérait la plupart des œuvres de Lukacs plus ou moins subversives, aient déterminé l’auteur de refuser une réédition de son essai (paru en 1920) pendant plus de 40 ans. En tout cas, dans l’Avant-propos de la seconde édition, écrit en 1962, il refuse toujours de le considérer une œuvre « essentielle » en le traitant, un peu condescendent, de travail enthousiaste mais assez superficiel, de jeunesse. En se souvenant que l’étude a été ébauchée en 1914 comme une réaction au fait que la social-démocratie de ces temps-là avait approuvé la guerre, contrairement aux opinions de l’intelligentsia de gauche avec laquelle  l’auteur s’identifiait, il se désiste de la méthode utilisée (de créer les concepts généraux à partir de quelques traits caractéristiques d’une orientation, période, pour descendre par après vers les phénomènes singuliers afin d’avoir la vue d’ensemble), qu’il aurait choisie plutôt parce qu’elle était à la mode que parce qu’elle était vraiment efficace. Enfin, le plus grand mérite qu’il trouve à son essai est par rapport à la pensée matérialiste-dialectique :

…la Théorie du roman me semble le premier livre où une éthique de gauche, orientée vers une révolution radicale, se combine à une exégèse traditionnelle et conventionnelle de la réalité.


L’étude a deux parties : une théorique, qui met en relation les formes du genre épique avec la civilisation et une « pratique », c’est-à-dire des études proprement-dites des œuvres littéraires.

Les formes épiques, affirme l’auteur, ont changé en fonction du rapport entre l’homme et la société. Les temps heureux, comme l’âge de l’épopée, n’ont pas de philosophie, car toute philosophie nait de la faille entre le moi et le monde. Jadis, les civilisations étaient closes et unitaires, car la Divinité était proche de l’homme, connue comme le père est connu par ses enfants. La seule question que l’épopée se pose est comment la vie peut devenir essentielle, et la réponse a été donnée a priori par Homère.

Pour l’homme moderne cependant il n’y plus de place dans le cercle métaphysique étroit des Grecs, puisque les archétypes n’ont plus de relevance pour lui :

Notre monde est devenu immensément grand et, en chacun de ses recoins, plus riche en dons et périls que celui des Grecs ; mais cette richesse même fait disparaître le sens positif sur lequel reposait leur vie : la totalité.

Les différences entre les deux formes, épopée et roman, proviennent justement de cette opposition : totalité/ isolement ce qui se voit à tous les niveaux narratifs : structure, personnages, trame, style, etc. par exemple, tandis que le héros de l’épopée n’est pas en effet un individu, son destin étant celui de la communauté avec laquelle partage le monde intérieur, le héros de roman est isolé du monde extérieur, il n’a plus de dieux et ses actes perdent leur valeur de symbole. En ce qui concerne la trame, le crime et la folie, par exemple, qui n’existent pas dans l’épopée (où le premier est toujours contrebalancé  par le châtiment et la deuxième a valeur plutôt symbolique ou est un déclencheur d’intrigue) sont dans le roman des frontières psychologiques, en séparant le crime de l’héroïsme positif, et la folie de la sagesse. D’ailleurs, l’intention éthique devient essentielle dans la construction du roman, en lui donnant l’apparence d’un processus (par opposition aux formes achevées des autres genres littéraires) ce qui le rend finalement le plus exposé au péril de ne pas être considéré qu’à moitié comme un art :

« …le roman est le seul genre qui possède une caricature qui, par tout ce qui n’est pas essentiel dans sa forme, lui ressemble presque à s’y méprendre : la littérature de divertissement offrant tous les caractères extérieurs du roman mais qui, dans son essence, n’est liée à rien, ne repose sur rien et manque, par conséquent, de toute signification. »

Du point de vue chronologique et / ou normatif l’épopée serait donc la littérature de l’enfance et de la jeunesse, avec un équilibre parfait entre l’univers intérieur et celui extérieur. C’est avec le roman que la littérature arrive à la maturité virile, et l’harmonie entre les deux univers se brise pour toujours. L’antagonisme entre le héros et la société n’arrive pas quand même à les séparer, le personnage restant lié aux valeurs périmés de ce monde, d’une façon dégradée et indirecte (appelée par l’auteur « démonique » par rapport au divin). De plus, ces valeurs ne sont pas explicites dans la conscience du héros, seulement dans celle de l’écrivain, et plutôt comme une exigence conceptuelle, éthique que comme une réalité entièrement vécue, d’où l’attitude ironique de l’auteur envers sa propre œuvre, étant donné qu’il connaît d’avance le caractère vain et démonique des recherches de son héros.

C’est donc l’insuffisance, le caractère problématique de ces valeurs, non seulement dans la conscience du héros, mais aussi dans celle de l’auteur qui explique la naissance de la forme romanesque.

De cette opposition entre l’homme et le monde, entre l’individu et la société naissent trois types fondamentaux de roman : le roman de l’idéalisme abstrait, le roman psychologique et le roman éducatif.

Le roman de l’idéalisme abstrait, tels Don Quichotte, ou Le Rouge et le Noir, produit un héros dont la conscience est trop étroite par rapport à la complexité du monde, qui part à la recherche des valeurs absolues qu’il ne connaît pas et dont il ne peut pas se rapprocher. Sa recherche énergique mais sisyphique, qui semble toujours progresser sans jamais avancer, a été illustrée par l’auteur à l’aide d’une image inspirée : « Le chemin est fini, le voyage est commencé ».
Au contraire, dans le roman psychologique, hanté du « romantisme de la désillusion », tel L’éducation sentimentale, c’est l’âme du héros qui est trop large pour s’adapter au monde. Le héros reste passif,  vaincu à l’avance par le temps qui s’interpose entre lui et l’absolu.

Enfin, le roman éducatif, tel Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister, est une synthèse, une voie moyenne entre les deux. Le héros envisageant un équilibre entre l’action (« la volonté d’intervenir efficacement dans le monde ») et la contemplation (« l’aptitude réceptrice » à l’égard du monde),  arrive à un renoncement conscient au monde extérieur, duquel il s’isole sans néanmoins désespérer.

Le dernier chapitre, « Tolstoï et le dépassement des formes sociales de la vie », voit dans l’écrivain russe le seul qui, par le thème du retour à la nature (où se refugient ses héros insatisfaits de l’univers de culture qui les entoure), offre la promesse parfois d’un monde alternatif, le seul vrai, qui pourrait s’échapper à ces catégories du roman et retourner à l’épopée. Seulement Dostoïevski, conclut l’auteur,  saura accomplir cette promesse, mais Dostoïevski déjà n’écrivait plus de romans proprement-dits.


Dans la postface intitulée « Introduction aux premiers écrits de Georges Lukacs », Lucien Goldman affirme que l’essai pourrait être lu comme une analyse marxiste et dialectique de la forme romanesque conçue sur le modèle du marché libéral du Capital, car l’histoire du roman est similaire à celle de la bourgeoisie. L’univers romanesque ne peut avoir un héros positif d’une part parce qu’il se rapporte à ses valeurs implicites, qui lui donnent un caractère ambivalent (positif et négatif à la fois) et d’autre part à cause de l’antithèse entre le monde conventionnel et le héros problématique « dont la vie est constituée uniquement par la recherche, dégradée et démonique, de ces valeurs authentiques. » La description de Marx de la société libérale produisant pour le marché n’est pas différente : la production est régie par les  valeurs d’usage, de consommation, qui sont devenues implicites, et son seul souci est quantitatif. Les relations humaines ont été remplacées par le prix des marchandises, le secteur économique dominant la vie sociale et agissant plus fortement que les autres secteurs, pourvu que « dans cette société les médiations fondées sur la fonction active de la conscience aient tendance a disparaître pour faire place à une liaison directe entre la vie économique et la vie d’esprit. »


Goldman, en justifiant son inclusion de la Théorie du roman dans une analyse marxiste globale par l’évolution ultérieure de la pensée de Lukacs, considère que cette clé de lecture est importante pour la meilleure compréhension de son essai. Quant à moi, pour reprendre ce que je disais au début, c’est malheureusement ce qui lui nuit un peu.  

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